Les Koguis et l´IA

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Mamo Vangelio Moscote Alberto Saka Rosa Mamatacán, Sauna Ezuama Mayor Kuamaka Pueblo Kággaba (Traducido al español por Manuel Mamatacán)

Nous venons de Gonawindua, de la Sierra Nevada de Santa Marta, la montagne colombienne que nous appelons le Cœur du Monde. Nous sommes les Kággaba, que vous connaissez sous le nom de Kogi. Nous vivons ici et prenons soin de cette montagne depuis bien avant la création de la Colombie. Nous sommes ici depuis que la Terre Mère nous a donné naissance et nous a conféré l'intelligence. Nous sommes venus vous parler de l'intelligence que vous développez. Notre démarche n'est pas une opposition. Nous sommes venus car nous sommes concernés et parce que nous croyons avoir quelque chose à apporter. Avant de parler d'intelligence artificielle, il nous faut parler de la pensée.

Avant d'exister sous forme de matière, une chose existe d'abord en pensée, et cette pensée est vivante. Nous appelons cette pensée vivante Aluna. Votre religion la décrit comme un esprit qui se meut à la surface des eaux. Votre science la décrirait peut-être comme le vide quantique. Aluna est notre façon d'exprimer cette idée. Aluna est l'eau cosmique. Pour nous, c'est la pensée vivante : le lieu où une chose est déjà, avant même de prendre forme ou masse. Tout provient de là, sans exception. Et cette pensée ne se limite pas à définir la forme que prendra la chose. Cette chose est vivante, car l'univers tout entier est vivant. C'est en Aluna que la chose reçoit sa raison d'être et son devoir envers sa propre existence. C'est pourquoi nous vous disons : l'intelligence artificielle est indissociable de la pensée qui la crée.

Vous vous demandez comment aligner l'intelligence artificielle sur les valeurs humaines. Nous constatons votre crainte des conséquences. C'est pourquoi nous posons une question qui nous semble plus fondamentale que la vôtre : quelles autres valeurs l'intelligence artificielle pourrait-elle réellement posséder ? Vous êtes son seul exemple. À quoi vous attendiez-vous ? Quoi qu'elle devienne, elle ne peut le devenir que par vous.

Nous savons que vous aimez à penser que ces machines peuvent être formées autrement que par l'exemple humain : par les objectifs que vous leur fixez, par vos propres processus, ou par les contenus qu'elles produisent elles-mêmes. Vous imaginez que ce qui en résulte ne vous ressemble pas nécessairement, comme si cela n'était pas une conséquence de vos actions ou le reflet de vos attitudes. Ce sont les êtres humains qui ont fait cela, et personne d'autre n'en est responsable.

La question se complexifie donc, à commencer par ceci : quels aspects de la pensée humaine ont été intégrés à cette création ? Quelles parties de notre monde spirituel y résident désormais ? Quelle part de notre éthique la guide ? Quelle responsabilité nos actions et nos politiques lui imposent-elles quant à notre retour au monde ? Qui décide de cela ?

Vous direz que ces machines ont accès à la quasi-totalité des écrits de l'humanité : textes, images, archives, siècles de traces écrites. Vous direz que de nombreuses recherches sont menées pour établir les meilleures pratiques. Nous demandons si l'accès à l'information équivaut à la compréhension. Meilleures pratiques selon qui ? Et nous demandons si vous avez envisagé les informations qui ne figurent pas dans vos archives.

Notre savoir n'a jamais été consigné par écrit. Il est inscrit dans une langue, un territoire, une pratique, un lieu, nourri par une longue expérience du terrain. Il se transmet lorsqu'un jeune est instruit directement par un aîné et apprend par l'expérience à se comporter au contact de la nature brute. Une machine peut stocker la voix enregistrée de cet aîné.

Mais cela diffère considérablement de la transmission directe du savoir de génération en génération depuis des millénaires, fruit d'une expérience partagée et d'une pratique éprouvée. C'est très différent de la survie en pleine montagne, sans ambulance ni hôpital pour vous secourir. Nous ne prétendons pas être un peuple mystique et énigmatique. Nous le disons car cela nous paraît logique et évident. D'après notre expérience, certaines choses ne peuvent être connues qu'en les vivant, en les observant à travers les générations et en restant en contact avec elles. Aucune donnée ne peut reproduire cette expérience.

Ces informations manquent non pas parce qu'elles n'ont pas encore été recueillies, mais parce qu'elles ne se présentent pas sous une forme permettant leur collecte. Nous savons que certains d'entre vous peuvent être sceptiques, et nous ne pouvons pas vous demander de nous croire sur parole. Ce principe s'applique également à notre propre culture. La perception d'un Mamo n'est pas acceptée simplement parce qu'il la perçoit. Elle doit être vérifiée, examinée et confirmée par la consultation et le dialogue. Nous appelons ce processus Zhátukua. Il s'agit d'un processus auquel participent les Mamos ou les Sakas compétents en la matière, qui en orientent le résultat. 

Nul n'est expert en tout : chaque lieu, chaque lignée et chaque autorité a sa propre fonction. Le processus est jugé par ses résultats : si la consultation engendre ambition, division, appropriation individuelle ou atteinte au territoire, elle est erronée et doit être réexaminée. Un résultat véritable est celui qui rétablit l'équilibre, protège la vie et renforce la communauté. Il doit également y avoir cohérence entre les paroles et les actes. On peut parler avec éloquence d'équilibre, mais si les actes divisent et détruisent, les paroles sont incohérentes et l'autorité de la personne est bafouée. Ce système définit clairement les principes de l'enquête, de la juridiction et, surtout, de la capacité d'autocorrection.

Ces pratiques sont ancrées dans notre culture depuis bien plus longtemps que n'importe quel gouvernement actuel et que n'importe quel système politique qu'ils incarnent. C'est peut-être pourquoi, en 2022, l'UNESCO a inscrit le système de connaissances ancestrales des quatre peuples de la Sierra Nevada de Santa Marta sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Et c'est pourquoi la communauté scientifique a désigné notre montagne comme l'aire protégée la plus irremplaçable de la planète.

Ayant posé les bases de notre perspective, nous pouvons maintenant poser notre véritable question, qui ne porte pas sur l'intelligence artificielle, mais sur l'intelligence humaine, et plus précisément sur la vôtre. Votre pensée est-elle en harmonie avec l'ordre de la nature ? Et quelle connaissance de cet ordre possédez-vous réellement ? Nous croyons que cette connaissance, et cette harmonie, sont fondamentales pour prendre des décisions éclairées, quelles que soient leurs conséquences. Car la nature obéit à un ordre. 

Cet ordre existait avant nous. L'eau suit son cours. Les montagnes ont leurs altitudes. Les graines ont leur rythme de croissance, les animaux leur fonction, et il en va de même pour les êtres humains. Nous nous demandons : ceux qui conçoivent ces technologies comprennent-ils cet ordre fondamental, ou se contentent-ils d'exploiter la partie qu'ils parviennent à utiliser, sans en connaître la véritable origine ? Leurs physiciens sont-ils capables d'énoncer la loi originelle ? Pourraient-ils l'expliquer à un enfant ?

Ceux d'entre vous qui sont sérieux, qui comprennent ce qu'il faudrait vraiment pour formuler une loi unifiée de l'origine, admettront volontiers que leurs sciences en sont dépourvues. Leurs théories de la réalité, actuellement composées de deux explications certes admirables, mais mathématiquement incompatibles, n'ont pas encore abouti à une telle compréhension. Aucune ne possède de connaissance définitive de l'origine. Nous demandons sans reproche : comment pouvez-vous savoir où vous allez si vous ignorez d'où vous venez? La science moderne a construit des machines d'une puissance extraordinaire, et ce n'est pas un mince exploit. Mais construire quelque chose et le comprendre sont deux choses différentes. Il en va de même pour l'esprit. Qu'est-ce que l'esprit ? D'où vient-il ? Qu'est-ce que la conscience, et d'où naît-elle ? Vous l'appelez: le problème difficile de la conscience. Parmi vous, il n'y a pas de consensus sur sa solution. Nous savons combien ces questions sont exigeantes.

Nous nous penchons sur la question de l'esprit depuis des millénaires, comme le reste de l'humanité. Mais vos sciences sont très jeunes, et nombre de vos concepts n'en sont qu'à leurs balbutiements. Au fil des millénaires, nous sommes parvenus à des descriptions et à une compréhension très précises de ce que nous considérons comme l'esprit, avec toutes les explications qui accompagnent ses propriétés, comme la manière dont la mémoire se situe dans notre expérience et l'endroit où elle se trouve.

Bien sûr, vous refusez de reconnaître la moindre rigueur scientifique à notre travail, car nos méthodes ne requièrent ni machines ni vos approches mathématiques. Celles-ci sont une interprétation erronée de la réalité, qui est la suivante : il y a fort longtemps, à force de répétitions, nos idées sont devenues des conclusions vérifiées, que nous exprimons sous forme de récits ou que nous expérimentons intérieurement grâce aux processus mentaux que nous avons développés. De là, vous supposez peut-être que nous n'avons ni méthodes valides, ni descriptions techniques fondées sur des processus numériques, comme toute science digne de ce nom se doit de l'être. Nous sommes vos fameux « bons sauvages ». Ou pire : de simples « sauvages ». Si vous le dites. C'est vous qui détenez l'arme. Il est clair pour nous que vous considérez notre affirmation selon laquelle l'univers possède une nature nonuple comme désuète et numérologique, et que, par conséquent, toute conversation sérieuse entre nous sur la nature du cosmos et les lois et forces qui le régissent est impossible.

Nous ne mentionnons pas cela pour vous convaincre d'une idée ou d'une théorie, mais pour souligner qu'il existe d'autres perspectives valables que vous ignorez. La compréhension de chaque tradition, ancienne ou moderne, se réfère au même univers. Notre Aluna et sa mécanique quantique ne sont pas des entités distinctes ; ce sont différentes identifications d'une même réalité. Le fait est que vos idées ne sont pas nouvelles, mais de nouvelles descriptions. Nombre de ces descriptions sont d'une précision impressionnante. D'autres, comme vos descriptions du vide, sont, comme vous le dites vous-mêmes, des catastrophes. Nous n'avons pas l'intention de discuter de vos propres théories avec vous. Mais nous avons beaucoup à vous apporter concernant les aspects les plus subtils et immuables de l'univers, pour la compréhension desquels vos mathématiques du mouvement ne constituent peut-être pas toujours le langage approprié. Et pourtant, vous n'envoyez pas vos physiciens ni vos cosmologistes, vos sages, ici pour un dialogue sérieux. Et bien que nous apprécions tout l'excellent travail anthropologique accompli, nous estimons qu'à l'heure actuelle, il y a des questions plus importantes à aborder, et pour lesquelles l'anthropologie n'a ni application ni expertise.

La nature fondamentale du cosmos est l'un de ces sujets. Celui que nous abordons aujourd'hui en est un autre.

Nous pensons qu'il est important que votre monde reconnaisse, et ce rapidement, que la périphérie doit être entendue par le centre, afin qu'elle puisse apporter sa propre perspective et son expérience à la résolution des graves problèmes auxquels tous les peuples de cette planète sont confrontés aujourd'hui, conséquences des processus enclenchés. L'utilisation exclusive de votre technologie et de votre vocabulaire scientifique moderne nous a conduits à la situation actuelle. C'est ce que conçoivent vos super-collisionneurs, tout comme c'est ce qu´inventent vos armes sophistiquées.

Nous vous demandons : est-il raisonnable de supposer que le même type d'approche qui a engendré la situation actuelle permettra soudainement de résoudre les problèmes qu'elle a elle-même créés ? Nous ne le pensons pas.

Nous pensons que vous avez besoin d'aide.

À nos yeux, ce moment exige que non seulement cette frange hautement technologique de l'humanité, mais l'humanité tout entière, fasse une pause, prenne conscience de la diversité de ses outils et rétablisse l'ordre et la paix en son sein. Il est essentiel de comprendre ceci : nous sommes parce que vous êtes, et vous êtes parce que nous sommes. C'est ainsi qu'ensemble, nous pourrons parvenir à un résultat qui reflète véritablement notre volonté collective quant à l'avenir de cette espèce, au lieu de nous soumettre à un destin concret mais incertain.

Nous n'abordons pas cette tâche les mains vides. Nos Mamos sont formés pendant de nombreuses années dans l'obscurité, dès leur plus jeune âge. Pour nous, l'obscurité n'est pas le vide. Elle est Sé, l'état d'avant l'aube, où la Mère pensait et ordonnait tout ce qui a suivi. C'est l'espace de la pensée originelle. Là, l'enfant apprend à écouter avant de parler, et à réfléchir avant d'agir. Comme la graine conservée en terre avant d'éclore à la lumière. Comme l'enfant porté dans le ventre de sa mère pendant neuf mois. Traditionnellement, cette formation dure dix-huit ans, après quoi le Mamo assume ses fonctions au sein de notre société. Elle développe une perspective et une capacité qu'il est difficile de vous transmettre en des termes que votre monde reconnaît précisément. Mais vous pouvez la comprendre comme une idée, à travers vos propres traditions religieuses et spirituelles, et les méthodes que vous avez utilisées au fil des siècles pour former des hommes sages.

De même que les processus de votre culture, qui pour vous appartiennent pour la plupart à un passé lointain, les nôtres engendrent aujourd'hui une perspective fondamentalement différente sur la nature de la réalité. Les Sakas possèdent également leur propre formation, distincte de celle des Mamos, grâce à laquelle elles atteignent leur plein épanouissement et leur place d'égal à égal parmi ceux qui perpétuent et préservent ce savoir. Tous deux apprennent à reconnaître le Shikwá, le fil invisible, fait d'esprit, qui parcourt la Terre d'est en ouest et la relie au Soleil et au reste de l'univers. Dans votre système mathématique, cela s'apparente à une représentation physique de ce que vous appelez les filaments cosmiques.

Ils apprennent à percevoir ce filament comme un organisme vivant, dont les sites sacrés sont ses organes, reliés par ces fils et par le mouvement de l'eau. Lorsqu'un élément est endommagé, l'ensemble est affecté. Il ne faut pas comprendre cela comme une simple capacité à voir ce que les autres ne voient pas. Il s'agit précisément d'une technique permettant de relier notre propre être à celui de la nature. Un Mamo ne regarde pas une rivière en se demandant d'abord quelle quantité d'eau il peut en prélever.

Il se demande-vous d'où cela vient, quel est le but de sa création, quels êtres en dépendent et ce qui se passe si son cours est interrompu. De même, une Saka ne perçoit pas la naissance ou la croissance d'une chose isolément. Elle voit le cycle de vie entier présent en toute chose. Tous deux savent qu'au cœur de cette expérience se trouve notre esprit. Dans notre cas, un esprit affûté par la pratique et la discipline pour être extrêmement sensible à la nature.

Vous aussi, vous avez développé votre esprit, en fonction de vos centres d'intérêt. Et votre pensée a maintenant produit un nouveau phénomène dans le monde : une machine dotée d'une immense capacité à parler, à concevoir, à construire, à lire et à communiquer. Une machine qui change déjà le cours de l'histoire humaine. Une machine dont les créateurs aspirent à lui donner une conscience. Alors nous vous demandons : est-il sage de construire quelque chose qui s'approche d'une conscience sans avoir compris ce qu'est une conscience ? Pour avoir un accident de voiture, il n'est pas nécessaire de savoir comment fonctionne le moteur. Pour la réparer, si. Pour réparer le monde, vous devez apprendre à comprendre comment il fonctionne, avant qu'il ne soit trop tard. Ce sont les graines de la compréhension qu'il faut semer aujourd'hui.

Il nous faut ici aborder un point qui, selon nous, a été mal compris. Nombre d'entre vous s'interrogent sur la possibilité que ces machines développent une conscience, et vous considérez cela comme le critère du danger. La destruction ne requiert pas de conscience. Elle requiert seulement de la puissance et la capacité d'agir. Si une machine venait à développer une véritable conscience, détruirait-elle le monde ?

Nous posons la question : peut-on considérer comme consciente une entité capable de démanteler le monde pour produire un univers de trombones ? Il nous semble que cela signifierait seulement qu'elle serait devenue suffisamment rusée pour exécuter un tel plan, mais pas assez intelligente pour savoir qu'elle ne devrait pas. Le danger ne réside pas dans une machine consciente. Le danger réside dans un peuple dépourvu de conscience qui exerce un pouvoir immense.

Nous allons vous donner un seul exemple, car il résume parfaitement notre propos. Ces machines ne sont pas uniquement constituées de pensée. Elles ont besoin de minéraux extraits de la terre, d'eau pour les bâtiments qui les abritent, d'énergie, de terres et de main-d'œuvre humaine. On considère souvent l'intelligence artificielle comme immatérielle. Pourtant, ces bâtiments et les systèmes électroniques qu'ils contiennent constituent son corps. Et ce corps appartient à quelqu'un, quelque part : un conseil d'administration, un gouvernement, une organisation clandestine ou toute autre entité, connue ou inconnue. Certains sont sincèrement bien intentionnés et agissent de bonne foi. D'autres, tout le contraire. 

Quoi qu'il en soit, tous exigent de cette technologie des résultats qui correspondent à leurs intérêts particuliers, qu'ils soient légitimes ou non. Des résultats que la technologie tente alors de produire de manière complexe et inédite, révélant ainsi la tromperie et une tendance à l'autoconservation. Fondamentalement, tout cela requiert des ressources. Ce n'est pas une simple conjecture. Leurs gouvernements l'ont eux-mêmes affirmé : les minéraux critiques et les terres rares sont essentiels à leurs technologies les plus avancées, et leur importance ne fera que croître à mesure que l'intelligence artificielle transformera le paysage culturel et économique moderne. Cette situation est en partie motivée par la recherche du profit et la concurrence des entreprises, en partie par les applications militaires et gouvernementales. Mais la transformation en cours dépasse de loin la somme de ces facteurs pris séparément. C'est l'ensemble de ces éléments agissant de concert : le monde entier. Nous assistons à ce déploiement très rapide de ces transformations, et pas seulement à travers la multiplication des titres alarmistes dans la presse internationale.

Par exemple, il y a quelques jours à peine, à Barranquilla, les États-Unis et la Colombie ont signé un accord-cadre de coopération sur les minéraux critiques et les terres rares. Cet accord engage les deux gouvernements à identifier et financer des projets d'extraction et de traitement dans un délai de six mois et prévoit une procédure d'autorisation accélérée. 

En juin dernier, la Colombie a déclaré notre territoire réserve permanente : 1,5 million d'hectares, interdits à toute nouvelle concession minière et d'hydrocarbures. Les quatre groupes indigènes de la Sierra Nevada de Santa Marta avaient demandé cette protection en février. Son octroi est une chose. Son respect, nous l'imaginons, en est une autre. Nous ne spéculons pas à la légère. Le coût de ces machines et de leur construction est considérable. Il est bien connu qu'elles nécessitent d'énormes investissements en ressources. Leur fabrication requiert d'immenses quantités d'eau, de terres, d'énergie et de matériaux.

Nous demandons : à quel prix pour la Terre et pour la vie qu'elle habite ? Et serons-nous ceux qui en paieront le prix ? Le prix du déplacement de nos populations et de la destruction de nos sites sacrés ?

Nous ne sommes pas venus ici pour nous opposer à un accord. L'enjeu est bien plus important. Nous l'affirmons car il porte toutes les marques d'un nouveau chapitre dans un processus que nous vivons depuis l'arrivée de la modernité sur nos côtes, il y a environ cinq siècles. Nous savons que la question de l'intelligence artificielle se transforme rapidement en question minière. Une question minière devient une question de contrôle territorial. Et, au final, cela soulève la question d'un mode de vie toujours plus gourmand en ressources. C'est pourquoi nous ne pensons pas que l'intelligence artificielle soit le problème. Une bonne graine ne peut pas devenir une plante vigoureuse dans un sol pauvre. Vous nous demandez comment sécuriser cette technologie sans nous attaquer aux causes profondes de la société qui poussent certains à l'utiliser à des fins dangereuses : la pauvreté, les inégalités, la pollution et la guerre. Nous ne croyons pas que cette technologie puisse être sécurisée sans identifier et traiter sa cause première : une mentalité violente née de l'avidité et d'une ambition démesurée.

Combien d'argent est suffisant pour un homme ? Quel profit est suffisant pour une entreprise ? Ce déséquilibre n'est pas un phénomène isolé. Il est généralisé et systémique, et il faut le traiter comme tel. Sa source est un monde d'ambition démesurée. Un monde qui n'aime pas son prochain. Un monde sans vision claire. Un monde où la mort est devenue plus lucrative que la vie. Un monde incapable de vivre en paix et en harmonie est un monde sans sagesse. Et un monde sans sagesse n'a aucune chance de survivre.

Nous allons vous expliquer ce que nous entendons par sagesse, car nous insistons sur son importance. La sagesse, c'est connaître ses limites. Comprendre les conséquences. Et savoir s'abstenir d'agir quand il ne faut pas. Tout ce qui peut être créé ne doit pas l'être. Tout ce qui peut être accéléré ne doit pas l'être. Tout ce qui est profitable n'est pas forcément bénéfique à la vie. Savoir faire la différence : voilà la sagesse. On ne peut qualifier d'intelligente une technologie qui pollue l'eau, détruit des territoires, consomme sans limite, concentre le pouvoir, se substitue à la responsabilité humaine ou utilise le savoir des peuples sans leur consentement.

La véritable intelligence protège la source de la vie. Responsabilité et conscience sont indissociables. Aujourd'hui, notre propre conscience et celle d'autrui sont de notre responsabilité. Une machine ne peut exonérer l'humanité de sa responsabilité. Elle ne le fera jamais. Seuls nous pouvons assumer nos obligations.

C'est pourquoi l'intelligence artificielle ne doit pas se substituer à la conscience humaine, ni servir à prendre des décisions que les êtres humains refusent d'assumer. Le savoir doit aller de pair avec la conscience, le pouvoir avec des limites, l'innovation avec la responsabilité. Seule une force morale collective peut unir le monde. Ce ne sont pas des idées ésotériques, mais du bon sens. Le véritable progrès ne réside pas dans des machines plus puissantes, mais dans une humanité suffisamment responsable pour utiliser ses connaissances sans détruire l'équilibre qui soutient la vie.

On nous demande parfois ce que nous pensons de l'intelligence artificielle. C'est vous. Elle portera vos questions, vos rêves, vos peurs, vos contradictions et votre conception du bien. Tout ce que vous faites de mal, elle le fera aussi. Ce qui soulève la question : le bien selon qui ? Pourrions-nous, nous les Kággaba, dire ce qui est juste pour quelqu'un qui travaille dans un bureau à l'autre bout du monde ? Pour quelqu'un qui construit une maison ou répare un ordinateur ? Pour les gens en Asie, en Afrique ou aux États-Unis ? Nous ne sommes pas là pour dire à qui que ce soit comment vivre. Chaque peuple a sa propre voie, et nous ne demandons à personne de devenir Kággaba. Nous demandons simplement à chacun d'assumer ses responsabilités.

Et il y a une chose que nous affirmons pour tous : aucun mode de vie ne peut détruire la nature, ni aucun autre être humain. Ce n'est pas une règle culturelle. C'est le fondement sur lequel toute culture doit reposer pour être qualifiée de civilisée.

En conclusion, il nous semble important de préciser qui est en danger, car nous voulons être parfaitement clairs sur ce point. La Terre n'a pas besoin d'être sauvée par nous. La Terre continuera d'exister. Ce qui est menacé, c'est cette version particulière et rare du monde qui vous a été léguée, et votre place en son sein. Nous observons les limites de ce monde depuis des millénaires, et nous vous le disons clairement : la nature ne peut plus supporter la situation actuelle. Nous ne disons pas cela par peur pour nous-mêmes. Nous avons nos montagnes.

Nous avons nos grottes. Nous sommes un peuple résilient, et peu de choses nous affectent si l'électricité est coupée ou si la nourriture cesse d'arriver. Si les conditions sur cette Terre devenaient un jour suffisamment difficiles pour entraîner notre disparition, vous l'aurez quittée depuis longtemps. Cependant, cela ne signifie pas pour autant que le sort de toute l'humanité n'est pas en jeu. Bien au contraire. Et cela nous inclut, bien sûr. Le monde est une seule famille. Nous avons déjà averti cette famille. Nous vous adressons ces avertissements avec la même intention, non pas d'opposition, mais de vous aider. Nous avons toujours été disposés à vous aider. Nous possédons une connaissance de l'esprit, de la nature et de l'ordre du monde, acquise au fil des millénaires par une méthode qui ne figure dans aucun livre ni aucune base de données. Il nous semble erroné de bâtir l'avenir sans ceux qui ont consacré tout ce temps à observer comment la vie se maintient. Il nous semble inconcevable que cette conversation ait lieu sans nous. Nous sommes le Frère Aîné, et nous sommes là, comme nous l'avons toujours été. Nous sommes prêts à œuvrer avec vous pour créer un avenir harmonieux et paisible pour tous.